vendredi 1 avril 2016

Les amis de Caroline



Bien bien. Je sais que je suis peut-être un peu envahissant. Mais aussi c’est elle qui ne donne jamais de nouvelle. Et pas qu’à moi, à personne. On se dit entre nous que c’est Caroline et que si elle ne donne pas de nouvelle, c’est normal.
Caroline ne donne jamais de nouvelle.
Et c’est normal donc.
Elle ne dit presque rien d’elle-même le plus souvent. Enfin rien qui donne le sentiment que ça y est, elle ne se protège pas, là tout de suite. Avant, quand on était proche, il lui est arrivé de me dire à demi mots quelques petites choses, et je savais qu’à ces instants là, je devais tout prendre et le comprendre le plus possible parce qu’elle n’en reparlerait plus avant longtemps. Et quand je comprenais ce qu’elle me disais, je comprenais pourquoi elle ne parlait jamais. Parce que c’est douloureux.
Caroline donne le sentiment qu’immédiatement après la surface, il y a sa pudeur toute entière. Alors je n’ose pas poser mes questions, forcément. Ni trop poser de questions en général, d’ailleurs. Ni trop m’intéresser parce que là, c’est pour moi. Je ne voudrais pas risquer de me prendre un vent subtil comme sait le faire Caroline parce qu’elle n’est pas prête à parler de certains trucs.
La dernière chose que tu veux, c’est mettre mal à l’aise Caroline.
Donc j’y vais de mes tranquilles « ça va ? ouai, ça va et toi ouai tranquille.. » Sauf que ce n’est pas tranquille mais que je n’ai aucune légitimité pour aller plus loin dans mes investigations. En tout cas, je ne l’ai clairement plus. Avant je pouvais lui prendre la tête avec la subtilité d’un hippopotame content d’avoir remarqué que quelque chose n’allait pas, mais plus aujourd’hui…

Donc j’envoie des SMS des fois (mais pas trop si tu remarques. Je veux pas être envahissant, rapport à sa pudeur, comme je te l’ai dit). Et une semaine après elle me répond, avec un smiley gentil, alors je fais le mec bien dans ses baskets qui, hm... est bien dans ses baskets parce que je n’ai que ça pour faire genre. Sauf que j’ai envie de lui faire une scène parce que ça fait une semaine que j’attends qu’elle me réponde et que de toute évidence elle n’a pas vu que si je lui pose la question de « ça va ? ouai ça va… toussa », c’est que ça m’intéresse vraiment.
Je lui demande parce que c’est quelqu’un de super mystérieux et qui donne la sensation que tout se passe dans vie et qu’elle n’en dira rien à personne parce qu’elle pense que ça n’intéresse personne ou peut-être qu’elle n’est pas prête juste et elle croit peut-être que je lui demande par politesse. Mais même pas en plus (mais je te l’ai dit).

J’ai vu passer un fil d’actualité. Sur une photo, elle est entourée de plein de personnes, à l’entrée d’une salle de concert. Ils rient tous, et ils s’apprêtent à aller voir « enfin ! » un groupe qu’ils attendent depuis longtemps. Un artiste que je ne connais pas.
Je me dis que ces gens-là doivent savoir comment elle va en ce moment. Pour eux, ça ne doit pas être un mystère.
C’est peut-être elle, en fait, au bout d’une semaine, qui me répond par politesse.

Ah. C’est donc ça que ça fait quand je ne fais plus vraiment partie du cercle des amis de Caroline…

lundi 21 mars 2016

Le dernier matin du monde



Ce matin je me suis réveillé avec des messages de Dorothy. Ils étaient adorables.
Quand on est toutes griffes dehors avec Dorothy, elle a toujours quelque chose de fragile qui est très beau.
Elle répondait, ou plutôt me questionnait sur la raison de mon message d'hier soir. J'ai annulé notre rendez-vous de ce matin.
Parce que je n'en peux plus. De faire du surplace. De faire marche arrière. Et de cette culpabilité à ton égard.
"Je n'en peux plus d'être lâche. Je n'ai pas dormi de la nuit...". C'est faux, je me suis endormi assez tard, après avoir lancé une série, au beau milieu de la nuit. Et maintenant que je vois la bouteille de vin blanc mousseux que je ne me souvenais plus d'avoir en réserve (je l’avais acheté pour le cas où Dorothy viendrait à l’improviste), je me dis que c'est dommage de ne pas l'avoir ouverte. Ça m’aurait sûrement aidé à dormir.

Parce que ma soirée a commencé après m'être pris dans le ventre l'impression foudroyante d’avoir tourné en rond depuis tout ce temps, sans trop savoir ce que signifie le "tout ce temps". Le passé qui ne cesse de revenir dans le présent alors que je le croyais cantonné au passé, le futur qui s'échappe dans un futur qui semble, lui, par contre, trop loin pour moi, et mon présent qui s'est transformé d’un coup en soirée en la mémoire de, comme ces émissions de télé de mauvais goût dans lesquelles un animateur qu'on a mis là pour lui faire faire son baptême du feu lancerait des séquences un peu brouillonnes, parce que pendant ces émissions on n’a jamais assez de matière avec la vedette décédée, donc on y met plein de choses. Avec une phrase écrite à l'avance il enverrais à notre écran une suite de presque-vieilles images pas vraiment d’archives qu’on se souvient même avoir vu en direct.

C’était ma soirée. Des émotions rances que je trouve encore là. Les personnes auxquels elles se rapportent n’ont plus vraiment d’importance, il ne reste de tout ça qu’une photocopie de photocopie, trop contrastée et abîmée. Et c’est ça qui me rend triste et qui me donne la nausée. Je ne supporte plus de tourner en rond dans un passé tiède et ressassé mille fois.
Alors j'ai envoyé dans la nuit un message à Dorothy, sachant bien qu'elle ne comprendrait pas. Parce qu'elle me prend pour quelqu'un de sensé la plupart du temps.
Je lui ai dit que j'en ai assez de ne pas faire les choses qu'il faut faire. Elle me dit de ne plus la contacter.

Je suis encore dans mon lit et les choses ne passe pas. Le temps vient de s’arrêter. Encore. Ça aussi c’est une sensation que je connais. Je me méprise d’avoir si peu d’imagination.
 Je ne veux pas boire parce que c'est ce que j'ai fait dans le passé. Je ne veux pas non plus rester dans mon lit toute la journée parce que ça aussi je l'ai fait. Je pourrais me noyer de chanson à fond dans mes écouteurs, mais toutes les musiques que j’aurais envie d’écouter appartiennent déjà à d’autres périodes de ma vie. J'aimerais bien aller prendre ma douche, me raser, me peigner, laver des sous-vêtements dans ma douche, parce que je n'en ai plus évidemment. Je me sécherais bien les cheveux pour ne pas qu'ils fassent de noeuds. Je m'habillerais avec les vêtements propres qu'il me reste et après avoir fait mon lit, je me loverais dedans et m'enverrais toute une boîte d’anxiolytiques.
Et quand on me trouverait, on trouverait quelqu'un de propre, dans des vêtements propres, qui présente bien.
Pour donner une bonne image de moi.

jeudi 10 mars 2016

Mon courage bien aimé

Alors,
Parmi les choses importantes il y a dans l'ordre
Celle qui m'a appris la bienveillance,
Celle qui m'a appris ce qu'était le courage
Celle qui m'a appris à être un homme
Celle qui m'a appris que la vie n'était pas juste.

Mais avant ça, il y a eu aussi celle qui m'a appris ce qu'était l'humilité... mais je l'ai apprise après coup, forcément.
Puis celle qui m'a appris ce qu'était une femme.
Ensuite, il y a celle qui m'a appris ce que pouvaient être les femmes. Et ça aussi, c'est beau.

Il y a des choses qui ne passent pas. Je pense souvent au courage par exemple. Parce que lorsqu'on apprend le courage c'est qu'on ne l'était pas, ou pas assez. Peu importe que le malaise soit ou non légitime. Alors j'y repense comme une piqûre à la fois dans mon orgueil, et de rappel. Quand on apprend le courage et, par là même, qu'on trouve qu'on en a manqué, c'est comme si, jamais plus, dans notre existence, il ne nous serait donné l'occasion de racheter notre lâcheté (lâcheté somme toute relative... mais après tout, qui est intéressé par la relativité de la lâcheté?).
Quand on a appris le courage, c'est toujours trop tard. Et jamais plus on n’aura l'occasion de devenir la personne courageuse qu'on aurait aimé être. Parce qu'à tout jamais on aura un courage de retard.

Lorsque j'ai appris ce qu'était le courage (la leçon s'est bien entendu développée en moi, durant un certain temps, et dans le détail), il est venu, puisque la leçon de courage vient souvent accompagnée d'une autre leçon annexe, avec bienveillance. Ce qui ajoute la simplicité au constat.
La bienveillance à cet effet de rendre les leçons simples et limpides, souvent.

Aujourd'hui, je suis donc ce type pas vraiment lâche, qui essaie de faire preuve de courage, mais ce type certainement pas courageux, parce que le courage il a vu ce que c'était. Je suis ce type qui n'a pas été courageux lorsqu'il aurait pu l'être. Je suis ce type qui à toujours l'impression qu'il n'était tellement pas courageux qu'il a fallu que quelqu'un lui apprenne. Gentiment. En payant de sa personne.
Parce que lorsqu'une personne est amenée, sciemment ou non, à enseigner le courage à quelqu'un, c'est souvent en payant de sa propre personne.
Je suis ce type.
Celui qui a manqué de courage.
Et qui a fait payer quelqu'un pour ça.

lundi 16 février 2015

L'amertume. Et la tristesse.


Avec Dorothy on a rompu il y a longtemps.
Avec Dorothy, donc, on continue à se voir. Forcément.

Avec Dorothy je sais que quand elle commence par "je peux te poser une question?..." c'est souvent pour elle l'occasion de prendre le temps de glisser un cube de savon dans une chaussette pour procéder à un bizutage en règle sur ma personne, due à ma nouvelle situation de célibataire. Nouvelle depuis plus d'un an.
Mais je n'ai pas fini de payer, je le sais.
"- Je peux te poser une question?..."
Introduction. Développement. Conclusion. Bim!, savon-dans-chaussette.
Bizutage.
Tu as voulu me quitter mon petit bonhomme, tu vas le payer encore longtemps.
Avec Dorothy j'ai étrangement perdu la niak pour ces conversations un peu mono-thématiques. C'est le lot de tout les discours de ce type. J'ai fini, moi-même, par me lasser tout seul de mon propre discourt mono-thématique, à une autre époque.
Donc avec Dorothy j'ai pris l'habitude de ne plus contribuer à ces conversations slash procès. Parce qu'il est question de me faire payer le prix que Dorothy paie aussi. Injustement, pense-t-elle certainement. Parce qu'elle n'a rien demandé, elle.

Il y a plusieurs façons de chercher réparation pour des dommages subis qui ne sont couverts par aucune assurance, le soucis étant de bien introduire la formule (sans quoi le dossier est immédiatement rejeté, tout le monde sait ça). Alors Dorothy frappe - un peu au hasard parfois, semble-t-il - peu importe la question, après une soigneuse introduction.
Et comme la tristesse et l'amertume finisse toujours par porter leur fruits - c'est un fait avéré depuis la nuit des temps : la tristesse et l'amertume on toujours pu le plus facilement du monde engendrer d'avantage d'amertume - elle n'a pas besoin de chercher très loin pour élaborer son argumentation.
L'Humanité a toujours connu une propension à partager ces deux choses plus que n'importe quelle autre chose, alors je n'ose pas en vouloir à Dorothy et à son comportement criant d'humanité. Ou bien secrètement, parfois, mais, à dose saine - un peu comme la reine du Poitou avec sa "colère juste" et ses yeux louchant encore sur le fauteuil présidentiel. 

Ce matin je me suis surpris à penser à un pote.
Il est graphiste freelance.
Elle a entrepris il y a quelques soirs de ça de jeter le discrédit sur sa façon de travailler et de gérer sa vie à coups de petites confidences inter-copines. Son manque d'organisation. Sa façon assez lamentable de gérer sa vie affective, professionnelle. Dorothy m'a regardé pendant qu'elle tentait de démonter chaque points de son existence.
Et pendant que j'étais entrain de le défendre (mais on ne gagne jamais contre l'amertume, surtout si on y est un peu pour quelque chose, et, a-t-on envie de lutter contre de la tristesse...) je voyais se développer le schéma de sa rhétorique.

Qu'on soit bien d'accord, je crois savoir qu'elle l'aime bien, ce pote. Si elle s'en est prise à lui, ce n'est nullement pour lui faire du mal.
Elle sait, seulement, que j'ai une façon un peu hasardeuse de gérer les différentes variables de ma vie. Elle rend souvent tout cela responsable de notre situation actuelle et de sa propre situation, plus précisément, je suppose. Elle sait aussi que depuis quelque temps je prends ma vie en main d'une façon toute nouvelle.
... Et elle sait aussi que regarder ce pote, d'extérieur, travailler chez lui comme ça, ça m'a permis incontestablement de me bouger les fesses et de me mettre au travail.
Alors, je crois savoir qu'elle l'aime bien. Mais en démontant sa méthode, d'une façon incontestable grâce à des confidences entre amis - que je ne saurais remettre en question - c'est mon bien-être d'aujourd'hui qu'elle démontait. Et ça, elle le sait très bien.

Alors que j'étais entrain de prendre son parti il y a quelques soirs de cela, je voyais son schéma rhétorique se développer dans la tête de Dorothy, consciemment ou non, et par là même, je me pensais en mesure de déjouer ce piège.

Ce matin en me réveillant, me suis demandé si finalement je ne suis pas entrain de commettre, avec Dorothy, d'une autre façon, la même erreur qu'il y a quelques années, dans d'autres circonstances: trop supporter, pensant que j'encaisserais. Je me suis demandé si ma motivation pourrait rester intacte face aux attaques répétées de quelqu'un qui fait ce qu'il peut pour ne pas couler, même si ça veut dire me faire couler avec elle.
Ce matin, je me suis dit "bien joué, Dorothy", parce qu'en fait, il y a quelques soirs de cela, elle a quand-même réussi à taper dans le mille. Un peu.
Pas étonnant. La tristesse et l'amertume.

Avec Dorothy j'ai l'étrange sensation, actuellement, d'être entrain de payer une veille dette que j'aurais contracté, il y a longtemps, alors que j'essayais de démonter moi aussi la vie de quelqu'un parce que j'avais la sensation de couler. Et que je ne voulais pas être tout seul.

ça fait peur d'être tout seul quand on coule. C'est normal.

mercredi 10 septembre 2014

C'est normal d'avoir mal. Je comprend.

Tu sais à quoi je repense souvent ?
Alors qu'on a rompu mais que tu m'engueule parce que je te traite toujours mal.
Parce qu'on a rompu mais que je me comporte comme si on avait rompu. Tu sais à quoi je pense encore parfois ?
Ça me vient comme ça. Sans prévenir. Parce que ce n'est qu'une parenthèse dans les merde qu'on s'est faites subir. Parce qu'on s'en est fait plein. Toi physiquement, moi moralement. Tu sais à quoi je pense parfois alors que je suis devant mon écran d'ordinateur, et que je cherche la référence d'un bec de sax pour quand je m'y remettrais dans quelques années, ou que je cherche un objectif d'appareil photo qui ouvre trop grand et qui serait trop bien pour tel ou tel effet…
Pendant que tu m'engueule parce que tu souffres je ferme ma gueule parce que je sais que c'est dur ce que tu vis. Parce qu'une rupture c'est pas facile. Et que se faire jeter par quelqu'un qu'on aime c'est difficile à comprendre…
Je sais tout ça…
Et pendant que tu m'engueule tu ne sais pas à quoi je pense parfois alors même que tu es là et que je fais à manger, parce qu'on se voit encore juste pour le plaisir.
Parfois, sans crier gard, je repense à ce mec, chanteur de rock, tatoué, et bête comme ses pieds. Je repense à ce type que même toi qui as douze ans de moins, tu trouve un peu borné et narcissique. Parfois je repense à ce mec avec qui j'ai eu un différent parce que j'étais en dépression et que je l'ai planté à une répétition.
Parfois alors que je mate un film, je mets pause. Parce que je ne veux pas me gâcher la suite du film, alors je vais jusqu'au bout de ma pensée.
Au milieu du film, je pense à ce mec que tu t'accorde à trouver plus bête que moi, et tellement moins intéressant.
Il n’empêche que tu lui as roulé une pelle parce qu'il roulait des mécaniques, le soir même où il me crachait à la gueule. Et qu'il savait parfaitement que nous étions ensemble.

Je repense à ce mec idiot parfois, qui me crachait dessus. Et à toi, qui a essayé de me défendre, après l'avoir embrasser.

dimanche 29 juin 2014

L'ignorance comme seule arme

Tu crois que je ne sais pas ce qui te passe dans la tête?
Je sais que tout les matin en te levant tu es moins bien qu'hier parce que ça ne passe pas. Et que c'est à peine croyable.
Je sais que pour toi les choses ne s'arrangeront jamais et que c'est pour ça que tu n'as aucune envie de te projeter dans l'avenir.
Je sais que quand tu te réveilles tu attends de voir si une partie de toi est revenue et chaque matin, chaque matin tu sans bien que non. Qu'il y a toujours cette partie morte que tu peux sentir  qui pourrit les alentours de ton âme et qui ne s'en va pas. Ce trou béant à la place du cœur, qui ne se referme pas.
Et cette douleur sourde dans ton ventre parce que chaque jour qui passe la douleur est toujours aussi vive. Toujours. Comme si le temps était totalement impuissant, allant totalement à l'encontre de toute logique de l'existence. Et l'épuisement.
Tout les matin tu crains toujours un peu plus qu'il y ait des douleurs qui ne s'en vont jamais. Et même si c'est à peine croyable, parce que l'infini n'existait pas. Et tout les matin tu sens cette infini, contre toute logique, qui encore là, comme un trou béant dans ta poitrine.
Parce que tu es une personne dans son entier, tu es une personne. Un ensemble de choses complexes, d'expériences, ce joies, de peines, de croyances, de résonnements, de principes, parce que tu es un ensemble complexe de toutes ces choses entremêlée et indicibles dont on t'a toujours dit qu'elles forment quelque chose de merveilleux.
Toutes ces choses merveilleuses que tu peux modifier jusqu'à un certain point et que tu as modifié autant que faire s'est pu pour le bonheur d'un homme. Et la sensation que non, ça n'a pas suffit.
Que cette merveilleuse chose, pensais-tu, qui est toi, on peut, dans son entier la trouver... insuffisante.
On peut trouver que tu ne suffis pas.
Que l'ensemble complexe de choses qui te composent, cet ensemble de cellules, de neurones, tes membres, ta peau, tout ton corps, des pieds à la tête, et tout ce qui est dans ce cerveau qui fonctionne très bien, et tout ce qui découlera à jamais de cet esprit pourtant en partait état ne suffira jamais.
Ce jugement sans appel de soi, par un autre.Factuel, reposant sur une grille de notation rigoureuse selon laquelle, on est insuffisant.
Et c'est cette impuissance terrible face à notre insuffisance noté et définitive qui nous change entièrement en quelque chose d'insuffisant. Et de nous ne découlera plus rien. De fait.
Je sais ce que tu ressens tout les matins, et si je te parle comme si je ne le savais pas c'est que lorsque par miracle on a un moment de répit, que lorsque par miracle on a plus senti cet abyss au fond de nous depuis un certain temps, personne ne veut aller rechercher ça pour se rappeler ce que l'autre ressent. Comme si c'était pire que la peste. Un souvenir amère en face duquel on est tous impuissant, et qu'on feint d'ignorer.
Une faiblesse de nous même qui a résolument gagné sur nous et qu'on feint de ne jamais avoir connu.
C'est pour cela qu'on ne peut parler de ce vide qu'avec ceux qui en souffrent en même temps.
Se remet-on jamais d'une douleur comme celle-là...

vendredi 4 octobre 2013

L'orgueil des uns...



Franck observe Milla qui déblatère sur son art.
Elle parle de son projet qui l'a amené à vivre dans cette belle ville, la ville de Franck selon lui, où elle a avec une grossièreté sans nom pris la décision de s'installer il y a peu, lui volant la primeur de l'endroit.
Il y a de la frustration dans le ventre de Franck. Une frustration de plusieurs années.
Une frustration dont il n'a jamais bien su quoi faire puisqu'il n'a jamais à proprement parlé été mécontent de sa propre situation. De même qu'il n'envie pas celle de Milla.
Non, la frustration de Franck vient probablement plus de la reconnaissance. La reconnaissance du travail de Milla. La reconnaissance de son art. Travail et art que ne reconnait pas Franck.
Il a même eu pour une partie du travail de Milla un certain mépris. Mépris forgé au fur et à mesure des années de faculté d'art-plastique qui ont semble-t-il donné à Milla (portée par son très officiel DEUG, puis Master 1, puis Master 2) le droit d'exercer la profession d'artiste.

Franck, lui, s'est fait à mesure de ses échecs. Il a évolué dans l'existence et dans son expression artistique comme un électron libre trop soucieux des curiosité du monde pour accepter les chaînes ou les œillères que forment les murs des écoles d'art.
Ça l'a insidieusement drapé dans une haute estime de lui-même (estime de lui-même accompagnée, comme parfois chez les personnes qui s'estiment beaucoup, d'une certaine fainéantise).

Milla sait tout cela.
Milla a toujours su qu'entre eux il y avait un faussé de mépris dont elle-même n'était probablement pour rien.
Les gens sains et équilibrés sont incapable de mépris pour cause aussi inepte que celle de l'art.
Dès le début.

En effet, dès le premier soir de leur rencontre Franck avait clairement exprimé son point de vue sur les formations diplômantes dans le domaine artistique, même s'il ne méprise pas tout ces artistes qui s'aident professionnellement en embrassant des cursus plus académiques que le sien (dans le cas de Franck, d'ailleurs, peut-on parler de cursus...).
Mais à la rencontre de Milla, il a très vite jugé selon des critères tout à fait personnels qu'elle n'avait pas la petite étincelle qui faisait d'elle une artiste et que de fait, elle pouvait se répandre en autant d'études artistiques qu'elle voulait, elle n'arriverait au mieux selon lui qu'à faire illusion.
Et c'est cette illusion que méprise Franck.
Un mépris renforcé par la sensation que Milla concédait sûrement un peu de cela.
Pour Franck il a souvent été question insidieusement du fait que Milla ou bien reconnaisse la supercherie, ou bien (ce qui serait encore plus méprisable !...) se défendre de tout faux-semblant, élevant sa discipline au rang de réelle revendication personnelle.
Franck a bien connu Milla et il lui a semblé à une époque lointaine que jamais il n'y a eu la moindre revendication viscérale dans l'art de Milla.

Aujourd'hui, Milla semble satisfaite de son existence, rendant l'impacte du jugement vindicatif de Franck somme toute très limité.
Les gens satisfaits de leur existence sont comme ça, à l'abri du jugement de leur contemporains.
Heureusement pour Franck (qui, dans la haute estime qu'il a de son propre jugement, posséde une certaine humilité), que l'on reconnaisse ou non l'importance de son courroux, n'a pas grande importance. Cette existence seule est pour lui suffisant.

Donc il a fini par se contenter d'exprimer à Milla à certaines occasions (et avec une retenue qu'il juge très distinguée) ses plus sincères félicitations pour sa relative réussite dans ce domaine qu'elle affectionne. Se gardant d'aller plus loin dans sa réflexion, ceci n'ayant finalement pas grande importance.

Franck observe Milla qui déblatère, donc, sur son art. Elle vient de s'installer ici, chez Franck, selon lui, et se permet même de lui parler, à lui, de cette ville.
Franck n'aime pas qu'on lui vole ses rôles de compositions. Il y a toujours un moment, entre deux personnes pratiquant la même discipline et qui se fréquentent beaucoup, où l'un puise sans le vouloir dans les ressources de l'autre.
Il arrive souvent qu'on ne puisse dire avec certitude de qui est venu une nouvelle idée. Mais parfois, sans le reconnaître, il arrive que les deux acolytes sache plus ou implicitement qui est le fraudeur.
Il suffit d'un rien dans certains domaines touchant à des disciplines intimes pour qu'une scission apparaisse.
Pour Franck, le plus irritant à cette instant, alors que Milla parle de son travail, n'est pas le fait qu'elle déblatère au sujet d'un domaine dans lequel Franck ne lui reconnaît pas de légitimité. Ni même qu'elle parle de cette dont elle vient semble-t-il de tomber amoureux (puisque Franck lui-même est tombé sous le charme dès qu'il y a posé le pied), non.

À cet instant, ce qui irrite Franck, c'est qu'en parlant ainsi de cette ville, en parlant ainsi d'art, comme si elle s'adressait à une personne lambda, Milla sous-entend sans ménagement qu'à ses yeux, Franck ne fait parti ni d'un milieu, ni de l'autre.
Il s'agit là d'une blessure d'orgueil.
Et comme chacun sait, ce sont les pires.

Il attend donc que Milla ait fini de lui parler de son projet plastique qui a été accepté et donc financé par la région, projet qui lui a permis de s'installer ici.
Il la laisse finir de dire sa joie de porter enfin au grand jour ses projets artistiques dont le financement accepté veut dire beaucoup, Franck, tu n'imagines pas.
Elle va avoir une bourse pour mener à bien son travail. Dans le milieu de l'art, tu ne sais pas Franck, mais c'est une certaine reconnaissance.
Non... dans le milieu de Milla, Franck ne sait certainement pas ce que cela signifie.

Franck ne dit rien pendant un court moment. Puis il conclu.
- "C'est curieux la vie. Il y a quelque temps, j'étais dans une merde financière et professionnelle telle que j'ai fini par remplir un dossier pour avoir des aides de l'Etat. Le RSA. Toi, tu as également remplie un dossier, qui a été accepté et qui, au final, t'a permis d'avoir également des aides de l'Etat. Sans rien en échange également. Ou pas grand chose."

Franchement, Franck...

Fais des études, et arrête de faire le connard...